Pour le second chapitre de son grand opus, Mimosa a emporté les œuvres complètes de Georg Simmel au parc à chiens, et en est revenu avec de mûres réflexions.
Simmel avait remarqué qu’un troisième terme change la nature d’une relation.
Au parc, cette vérité remue souvent la queue.
J’aperçois une petite yorkshire. Très jolie. Très vive. Une petite personne à poils, nerveuse et fringante, avec ce frétillement continu qui, chez les chiens comme chez les humains, tient lieu à la fois de salut, d’aveu et de promesse.
Elle me voit. Je la vois.
Elle frétille. Je m’élance.
Brrrrwaf.
Son humaine est au téléphone. La mienne tient ma laisse, ce qui est une précaution raisonnable, car je suis d’un naturel extrêmement porté vers l’échange, et même, pour tout dire, vers certaines formes d’expansion affective que la bienséance humaine regarde parfois d’un œil étroit.
Nous nous approchons. La petite yorkshire trépigne. Moi, je me porte à sa rencontre avec une franchise corporelle qui m’honore. Les laisses se croisent, les museaux se cherchent, les corps se courbent, et déjà la scène existe - avant même que les humaines aient vraiment décidé d’y entrer.
La dame baisse un peu son téléphone et dit :
- Ça s’agite, ça s’agite!
Mon humaine répond :
- Ça frétille, ça frétille….
La dame demande alors quel âge j’ai.
Mon humaine répond : un an et demi.
La dame dit que sa chienne a douze ans. Puis elle ajoute, avec un petit clin d’oeil sous cape:
- Mais elle ne fait pas son âge…
Mon humaine répond :
- Comme quoi, c’est dans la tête.
Et voilà! Officiellement, elles parlent de nous. En réalité, elles ont déjà bifurqué vers elles-mêmes. C’est tout l’art humain : prendre le détour du chien pour aborder, sans y toucher, la question de l’âge et des années qui passent.
Pendant ce temps, la yorkshire et moi poursuivons nos galipettes avec cette absence d’embarras que j’aimerais voir plus souvent chez les bipèdes.
C’est là, je crois, que nous intervenons le mieux. Les humains n’entrent pas aisément les uns vers les autres de face. Il leur faut souvent un tiers : un petit médiateur, assez aimable pour lever la gêne, assez mobile pour introduire du jeu.
Au parc à chiens, ce tiers, c’est nous. On croit parler de l’âge des chiens ; on parle déjà de l’âge des femmes. On croit commenter un frétillement ; on construit en réalité une petite scène de reconnaissance. Simmel avait raison : à trois, la relation change de nature.
Le tiers, en somme, c’est moi.
Brrrrwaf.


